Un sans-abri.

Terrain vague

Terrain vague où la marée humaine s’immobilise, le flot des sans-logis, des sans-papiers, des sans valises s’enlise dans les sables du temps. On a tous une vague idée de ce qu’est la galère, on n’ose la regarder en face, car on est trop fier de peur d’être face à notre propre misère, rien n’efface cet enfer, quoique que dieu y fasse, pour ceux qui sont dans le creux de la vague, ceux qui ont la vague à l’âme, ce terrain est leur dernier refuge, leur dernier rempart, vestige d’une humanité oublié. Ils étaient autrefois, marins, moussaillons, capitaines, les voilà à fond de cale, naufragés de la mélancolie, des actes manqués. Ils noient leurs chagrins dans une bouteille et ils y glissent parfois un message qu’ils jettent à l’amer. La mer est bien loin. Dans ce monde de silence s’enferme l’entendement de certains hommes. On croise parfois les phares d’eau d’ombres marine. Dans les sillons des bonnes gens, on entend parfois murmurer des mots qui claquent à nos oreilles comme des tonnerres. Certains vous diront qu’ils divaguent, que la bouteille est leur dernier naufrage, mais dans l’abîme de leurs âmes se cachent souvent des secrets prêts à remonter à la surface. Sur les rives de leurs lèvres se dessinent leurs vérités comme un sentiment profond d’injustice, de laisser pour compte. Laissez parler les types à papiers! Laissez parler ceux qui ont perdu pied… Une larme se glace sur les joues d’un malheureux, un sanglot se brise sur l’iceberg de la folie, une plainte montant vers les cieux, un soupir murmuré, une prière qui se perd dans les méandres célestes; une larme tyrannisant une âme en peine, la souffrance a mille visages et prend toutes les apparences. Certains hommes ont une secrète affinité avec la douleur et en font leur compagne des tristes soirs. On pense tout savoir et on tombe dans un abîme où la solitude est un crime. Je passe de l’autre côté du miroir. Je suis l’autre aussi. Je me suis vu dans le métro, le regard vide, je me suis vu dans la rue demander l’aumône à des gens insipides. Les différences tuent. Soyons iconoclastes ! Le reste on s’en fout… Alors que certains nagent dans le bonheur dans un monde stéréotypé relooké par la télé, d’autres contemplent les murs livides d’un terrain vague. Pour vraiment tout savoir sur ce terrain vague, il faudrait interroger les murs qui ont des oreilles. Les récifs de bitume tout autour sont la mémoire des naufragés d’ici bas. Ils ont entendu le chant des sirènes qui passent et repassent dans le Faubourg venant parfois pour l’un des leurs, mort de froid. Ils ont vu le naufrage des bateaux ivres qui tels des Robinsons sans vendredi sont venus s’échouer sur cet îlot de misère. Ils ont écouté la complainte des bigorneaux accrochés sur les pierres afin d’y trouver un peu de chaleur. Mais les murs sont silencieux, ils n’ont pas de bouche. L’espoir a été emmuré. Au milieu de nulle part, dans ce lieu aléatoire, y dresserons-nous, un jour, un phare qui monte jusqu’au ciel afin de guider les bateaux ivres et puissent ainsi accoster sans mal les rives de l’île de France, accueillies par le doux roulis d’une mer assagie où la marée humaine s’immobilise, figée par le temps.

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